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Les enjeux de la gauche aujourd’hui et demain – Compte-rendu FDLR 92

Pour la grande plénière de la Fête de la Rose 92, à Malakoff, Pauline Le Fur, maire de Fontenay-aux-Roses, François Kalfon, député européen, et Emma Rafowicz, députée européenne, ont débattu de ce que la gauche doit porter face à la montée du RN. Nadège Azzaz, maire de Châtillon, est intervenue depuis la salle en fin de séance. Les échanges ont couvert la jeunesse, l’extrême droite, la façon de parler aux gens, la primaire et les combats à venir.

Vidéo complète des échanges ci-dessous.

Un contexte qui inquiète : sénatoriales et présidentielle

La séance s’ouvre sur les sénatoriales, lues comme une « fenêtre d’éclairage » sur la présidentielle et les législatives, le Sénat restant l’émanation des territoires. Le bilan est contrasté. Les maires PS font preuve de résilience, mais le Rassemblement national progresse de façon inquiétante. La même crainte se pose pour 2027 : un RN à la tête du pays, ou à défaut de plus en plus de sièges à l’Assemblée. Deux invités attendus, Patrick Kanner et Nicolas Mayer-Rossignol, n’ont pas pu venir pour raisons de santé et ont été applaudis par la salle.

Trois sujets qui préoccupent les gens

Pauline Le Fur est partie de ce qu’elle entend sur le terrain, trois sujets qui ont structuré sa campagne.

  • Le lien social. Beaucoup de Françaises et de Français se sentent isolés et veulent retrouver du soutien et de la solidarité. C’est, pour elle, la visée sociale du socialisme.
  • L’environnement. Les canicules ont commencé en mai, avec des bâtiments publics en surchauffe. Cela a montré que le pays n’est pas prêt au changement climatique, et une précarité énergétique s’installe, chaude comme froide.
  • La sécurité. La gauche ne doit pas laisser ce sujet à la droite. La réponse tient à la prévention, à l’éducation, à l’animation des quartiers et à l’aménagement, qu’il faut penser avec les habitants.

« Parler de sécurité, de prévention est primordial, parce qu’on a des réponses à apporter, qui sont des réponses de gauche. »

François Kalfon a rejoint ce point sous un angle voisin : la première des inégalités se vit dans les quartiers populaires, avec une ségrégation scolaire que l’enseignement privé sous contrat, sans obligation de mixité, aggrave. La prévention passe aussi par la sortie des ghettos.

La jeunesse : une colère légitime, et un terrain laissé libre

La mobilisation lycéenne a occupé une large part des échanges. Emma Rafowicz décrit une colère légitime : des lycées délabrés, avec de l’eau qui coule sur les murs et des toilettes hors d’usage, et des jeunes qui se sentent abandonnés par l’Éducation nationale et par l’État. Faute de corps intermédiaires assez puissants, ces mobilisations peuvent aussi exploser et dégénérer.

Son analyse porte sur la structure de l’engagement. Les jeunes se mobilisent pour des causes, de la marche pour le climat à la solidarité étudiante pendant le Covid, mais passent rarement la porte d’un syndicat ou d’un parti. La France insoumise a donné l’impression de répondre plus directement à ces crises.

Elle refuse pourtant de se contenter de parler des autres. Si la France insoumise a pris cette place, c’est aussi parce que les socialistes l’ont laissée, par manque de justesse sur certains sujets, ou par sentiment d’abandon et de trahison après des années au pouvoir. Elle appelle à être à l’aise avec le bilan, y compris quand il est mitigé, sans se flageller pour autant, et à aller à la rencontre des lycéens mobilisés.

François Kalfon a répondu avec un regard de long terme. Il a adhéré au PS au lycée Condorcet en animant la grève de 1986, celle de la mort de Malik Oussekine. Pour lui, la jeunesse a toute sa place dans les rails de la gauche, et il y a de quoi être fier d’être socialiste avec des centaines de maires et plus de la moitié des régions.

Faire barrage au RN : l’appel au barrage ne suffit plus

Sur ce sujet, les trois intervenants se rejoignent. Dénoncer l’extrême droite est nécessaire. Emma Rafowicz cite son masculinisme, son climato-scepticisme, son racisme, son antisémitisme et ses complicités avec la big tech, et rappelle que l’extrême droite avance désormais à visage découvert, de la France à l’Allemagne. Mais cela ne suffit pas.

« Nous ne réussirons pas uniquement à battre le RN en disant qu’ils sont horribles. Je pense que les gens le savent et que pourtant, ils s’en foutent. »

Elle cite l’indifférence suscitée par l’enquête de Mediapart sur Jordan Bardella, et la facilité de l’extrême droite à s’enfermer dans un récit de « vérité alternative ». La réponse qu’elle propose est un chemin d’espoir et une alternative politique. Le macronisme est une impasse, puisque sa pulsion néolibérale ne fait que préparer le terrain de l’extrême droite, et il faut assumer une rupture avec ce néolibéralisme. Elle appelle aussi à ne pas faire une campagne de réaction, que ce soit à ce qui se dit sur la gauche ou à l’extrême droite.

François Kalfon fait le même constat, avec une urgence : « notre démocratie ne fonctionne plus », donc il faut une révolution démocratique. Les référendums locaux, les conseils de quartier et les conseils des anciens et des jeunes ont montré leur utilité dans les collectivités. À l’inverse, les cahiers de doléances des gilets jaunes ont été ignorés, ce qui nourrit la défiance.

Pauline Le Fur ajoute le ressort qu’elle a entendu partout pendant sa campagne.

« Beaucoup se tournent vers le RN aujourd’hui parce qu’ils ne croient plus à la capacité du politique de changer les choses concrètement. »

Ceux qui disent « ça ne sert à rien de voter » passent vite à « je veux en essayer un nouveau », et finissent au RN. Il faut donc redonner l’envie de croire en politique.

Une gauche des solutions, des résultats visibles

Les panélistes ont insisté sur un défaut : les socialistes font beaucoup, mais le montrent mal. Pauline Le Fur cite la réélection de Nadège Azzaz à Châtillon, après six ans de mandat, comme preuve que l’on gagne en changeant concrètement la vie des gens. Elle fixe l’enjeu principal des socialistes : d’abord montrer ce qu’ils font déjà, puis le mettre en mots pour donner envie de croire à quelque chose de collectif.

François Kalfon l’a illustré avec ses dossiers européens, pour une « gauche des solutions » face à une gauche de l’incantation.

  • La mobilité. Le vote RN progresse dans le périurbain et dans les zones rurales, où l’isolement tient souvent à la mobilité confisquée. Il défend une petite voiture électrique accessible, à moins de 15 000 euros, et le doublement du leasing social pour les auxiliaires de vie, les infirmières et les travailleurs.
  • La jeunesse. Un billet de train régional à tarif très réduit, comme en Allemagne, et un « Erasmus de la mobilité ».
  • Les salaires. Le candidat socialiste doit porter l’augmentation du salaire net : « l’infirmière doit gagner 200 euros de plus », le contremaître aussi, le professeur davantage.

Il a aussi évoqué des combats européens : le droit d’auteur face au pillage des œuvres par les IA, les ingérences étrangères, et un accélérateur industriel face au déferlement commercial chinois.

Parler vrai, parler simple

Emma Rafowicz a prolongé le propos de Pauline Le Fur avec l’expérience de l’initiative nationale « Notre France, parlons-en ». Elle en regrette le peu de suites. Elle en garde la barrière de la langue entre les responsables politiques et les citoyens.

« Dès qu’on passe la porte de ce parti, on a une capacité nous-mêmes à changer de manière de parler, qui est tout à fait dingue. »

Elle y voit un « séparatisme linguistique » qui coupe les électeurs de la politique et de l’envie d’y participer. On dit beaucoup de choses très bien que personne ne comprend, et cela demande une réflexion sur la manière de parler et d’être.

La primaire à 15 euros : un argument qui n’a pas tenu

Le prix de la primaire a donné le moment le plus vif de l’après-midi. Un des intervenants l’a défendue : une désignation démocratique, au bout de laquelle le candidat se confronte à livre ouvert, « le moins mauvais des systèmes » face à la nomination verticale, avec un tarif social à 10 euros et des milliers de nouveaux adhérents, dont plusieurs centaines dans les Hauts-de-Seine.

Cette défense n’a pas convaincu, et l’écart avec la réalité du terrain est apparu de façon frappante.

Emma Rafowicz a dit son regret : elle aurait préféré 2 euros, elle entend quotidiennement des gens dire que c’est trop cher. Elle a aussi demandé de ne pas refaire le débat à l’infini, la décision ayant été prise démocratiquement le 9 juillet. Elle a appelé à tout faire pour transformer les regrets en succès et non en remords. La primaire reste à ses yeux un outil de dynamique, à condition que le candidat parvienne à rassembler.

Pauline Le Fur a été plus tranchante. Le débat est tranché et elle en donne acte, mais le prix est un problème d’image pour un parti déjà accusé d’être un « parti de cadres ».

« Les gens me disent au quotidien qu’ils ont des problèmes pour boucler la fin du mois, et moi, je vais aller leur dire de payer 15 euros pour voter à une primaire ? Non, je ne peux pas. »

Nadège Azzaz a ensuite ramené le sujet à l’essentiel, depuis la salle.

« Aujourd’hui, les gens ne sont pas à 10 euros, à 15 euros. Ils sont à 2 euros, à 1 euro, à 50 centimes. »

Elle a ajouté qu’il est compliqué de dire à ceux qui ont claqué la porte à la gauche, ouvriers et classes moyennes, de venir choisir leur candidat à ce prix-là. Les arguments avancés pour justifier le tarif ne résistent donc pas à ce que vivent les habitants. La décision est prise et sera respectée, mais l’écart reste entier, et c’est sur ce point que la gauche sera jugée.

Un combat chacun

À la question « un seul combat pour les mois qui viennent », chacun a donné sa priorité.

  • Face à la régression historique. Le premier intervenant, qui a relié sa réponse à l’histoire et à Hegel, a décrit un moment de régression où l’extrême droite assume antisémitisme, révisionnisme et négationnisme. Pour lui, il n’y a « pas de quartier » à accorder. C’est à la gauche qui ne trahit pas de s’y opposer, pas à des anciens premiers ministres de Macron qui ont réprimé les gilets jaunes et la jeunesse. La question n’est pas de savoir si l’on a payé 10 ou 15 euros, mais si la gauche socialiste et républicaine a autre chose à proposer au pays. « Ce sera le combat de votre génération. »
  • La culture. Emma Rafowicz y voit un espace concret de l’alliance entre libéraux et réactionnaires, avec la tech, les écrans, l’audiovisuel public attaqué et la création en danger. Cette « guerre cognitive » est, selon elle, « une bataille éminemment socialiste ».
  • Les collectivités. Elle ajoute la défense des villes comme remparts et lieux refuges. Sans fin de la saignée budgétaire, les maires auront du mal à résister, ce que Pauline Le Fur confirme : le projet de budget fait peur, l’État défausse des compétences sur les villes, et les réponses se trouvent au plus près des territoires.
  • La transition écologique. Pauline Le Fur la place au premier plan : enfants en surchauffe dans les crèches et les écoles, inégalités selon que les parents peuvent ou non les mettre à l’abri, personnes âgées mortes seules, festivités annulées. Il faut adapter les villes et atténuer l’impact des sociétés, sans quoi « on est clairement foutus ».

La leçon de Châtillon : le pragmatisme avant l’étiquette

La dernière intervention est venue de la salle. Nadège Azzaz a rappelé que la gauche n’est pas la première famille de ses habitants.

« À Châtillon, il n’y a pas 62 % de personnes qui se disent de gauche. Il y en a encore moins qui sont socialistes. »

Elle a décrit ce qui a fait la victoire : des services publics maintenus, un centre municipal de santé avec des médecins recrutés, des conventions avec l’hôpital, une communauté professionnelle territoriale de santé entre les villes, des repas à 30 ou 40 centimes grâce au quotient familial, et un plan seniors avec des agents de convivialité qui vont voir les personnes qui ne répondent pas pendant les canicules, y compris par la police municipale, « pas simplement là pour l’ordre ».

Son message tient en quelques lignes : les gens n’ont pas besoin d’un label, ils veulent une réponse et une utilité.

« Il n’y a pas un label de gauche. Ce sont les faits, ce sont les politiques publiques que nous allons mener. »

Les grands discours sont utiles parce qu’ils donnent l’énergie d’agir, mais c’est le quotidien qui fait la crédibilité. Elle appelle à réécouter, à réenchanter, à montrer une gauche « solide, fiable, responsable ».

Ce qu’il faudrait faire

  • Reprendre le terrain de la sécurité, en misant sur la prévention, l’éducation, l’animation des quartiers et l’aménagement.
  • Aller aux côtés des jeunes mobilisés, et reconstruire des cadres d’engagement qui leur correspondent.
  • Cesser de compter sur l’appel au barrage et opposer un chemin d’espoir au RN.
  • Assumer une rupture avec le néolibéralisme et une campagne de proposition plutôt que de réaction.
  • Faire vivre la démocratie locale : référendums, conseils de quartier, conseils des anciens et des jeunes.
  • Montrer ce que la gauche fait déjà dans les villes, et le dire en mots simples.
  • Défendre les salaires, la mobilité accessible et les services publics de proximité.
  • Protéger les collectivités du budget qui s’annonce.
  • Placer la transition écologique, l’adaptation des villes et la culture au cœur du projet présidentiel.

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