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Agir contre l’extrême droite : l’exemple des États-Unis – Compte-rendu FDLR 92

Pour la première table ronde de la Fête de la Rose 92, Anna Pic, députée de la Manche, et Dylan Boutiflat, secrétaire national du PS aux relations internationales, ont répondu à André Urban, secrétaire fédéral à l’international. Leur constat : l’ingérence technologique au profit de l’extrême droite est déjà à l’œuvre, et la réponse ne passe ni par l’interdiction ni par la technophobie.

Vidéo complète des échanges ci-dessous.

Des scrutins déjà faussés

En Roumanie, une présidentielle a été annulée après une campagne menée sur les réseaux sociaux. En Moldavie, où une des intervenantes était observatrice pour l’OSCE lors du premier tour de la présidentielle et du référendum sur l’entrée dans l’Union européenne, l’offensive de manipulation d’opinion était massive. Des usines à trolls opèrent depuis 2016, y compris autour du sentiment anti-français en Afrique, même si d’autres causes existent.

Le point commun est technique : seuls les géants de la tech maîtrisent leurs algorithmes, et ceux-ci favorisent la polarisation et la radicalisation. Le débat démocratique se déroule sur des outils que la démocratie ne contrôle pas.

Pourquoi les géants de la tech ont besoin d’autoritaires

La Silicon Valley soutenait autrefois les démocrates au nom de l’ouverture de la connaissance, et l’investissement public massif en recherche sous Biden a financé la tech américaine. Le basculement s’explique par un obstacle : la régulation, et l’extraterritorialité du droit européen.

La thèse avancée est que de très grandes fortunes, arrivées au bout de ce que permet un État démocratique, ont besoin de régimes autoritaires pour imposer des inégalités présentées comme naturelles, une fiscalité quasi nulle, la confusion entre information et opinion et la mise à bas des référentiels scientifiques.

« Nous sommes dans ce moment […] où ils ont besoin de l’autoritaire pour pouvoir imposer un monde d’inégalité. »

Pour la France, le risque est que le numérique serve le RN, qui s’associe par ailleurs à Poutine contre l’élargissement de l’Union.

L’argent et les entreprises

Le cas américain illustre le mécanisme. Les grands groupes (Google, Amazon, Facebook, Microsoft, Apple) sont passés d’un soutien aux démocrates à la dérégulation, que le Project 2025, porté par la Heritage Foundation, résume : mobiliser l’argent privé pour sortir de la régulation publique et démanteler l’État fédéral. Plus d’un milliard de dollars de financement privé a été avancé pour la campagne de Donald Trump, dont de l’argent de sociétés françaises. Ce chiffre n’a pas été sourcé pendant la séance.

Des entreprises françaises sont aussi liées aux opérations de la police de l’immigration américaine (ICE), comme l’ont constaté des forums organisés au Sénat avec l’Observatoire des multinationales. Capgemini a mis en vente sa filiale qui travaillait pour le ministère de la Sécurité intérieure. Le sujet appelle une discussion avec les acteurs économiques et l’application du droit européen et français.

La difficulté est aussi celle du récit : face à une désinformation organisée, comme les faux sites d’information du « pink slime », il est dur de faire entendre un discours crédible. Modifier les modes de scrutin et les cartes électorales ne suffit pas à un camp qui n’a pas la capacité de contrecarrer ce récit, ni de soutenir ceux qui sont en première ligne.

Un laboratoire italien

L’exemple du Mouvement 5 étoiles, décrit dans Les Ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli, montre comment la technique fabrique un leader : un blog repère les phrases les plus relayées, écarte le reste, et le leader reprend en meeting les formules qui marchent. Le groupe conforte chacun dans ses convictions, et la peur de l’exclure devient un levier de contrôle.

« C’est une coercition énorme. »

Cela s’inscrit dans deux révolutions : celle d’une haute technologie qui arrive partout, même là où l’électricité manque, puis celle de l’IA, qui change d’échelle.

Les angles morts français

La table ronde a pointé des faiblesses de notre côté. D’abord l’école : l’enseignement des réseaux est repoussé avant 11 ans et celui de l’IA avant 14 ans, comme si les enfants ne s’en servaient pas. Les pays baltes, eux, apprennent très tôt l’outil, ses limites et la vérification.

Ensuite, une culture du secret : on donne aux citoyens juste assez d’éléments inquiétants pour savoir que l’IA existe, « mais pas trop », pour ne pas ouvrir de débat démocratique. L’appel qui en découle est celui d’une pensée libérale au sens des Lumières.

Troisième point : la vérification des faits peut se retourner contre elle-même. Après le débat télévisé de la primaire, le « Vrai ou faux » de franceinfo a conclu que les candidats n’avaient pas dit de choses fausses. Vérifier publiquement des propos exacts peut pourtant installer le doute.

Réguler sans diaboliser

C’est le cœur de la position défendue : être pro-régulation, c’est protéger les populations, les données et les personnes. Cela ne veut pas dire être technophobe.

« La règle, ce n’est pas que l’interdiction. La règle, elle doit s’imposer aux hyperstructures du numérique. »

Le RGPD s’est imposé au monde. La réaction américaine au DSA (hypertaxation, interdiction d’entrée aux États-Unis visant le commissaire Thierry Breton) montre qu’il faut poursuivre malgré les menaces.

La tech peut aussi servir : à Seattle, un système conçu avec les équipes de la tech permet de signaler les personnes à la rue aux services sociaux plutôt qu’à la police. Avec un partenaire québécois, un programme d’éducation à l’environnement pour les 8-9 ans s’appuie sur des outils numériques.

« Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. »

Il y a un autre versant : l’accord d’autorégulation de l’IA annoncé par la Maison Blanche, volontaire et sans caractère contraignant, a été jugé sans portée réelle. Signé « la main sur le cœur avec le drapeau américain derrière », il ne régule rien.

Ce qu’il faudrait faire

  • Faire appliquer le RGPD et le DSA malgré les représailles.
  • Exiger la transparence des algorithmes et placer des régulateurs dans les assemblées et les institutions internationales.
  • Former au numérique, à l’IA et à la vérification dès le plus jeune âge.
  • Financer chercheurs, médias et capacités de riposte au récit de désinformation.
  • Promouvoir un traité mondial sur l’IA.
  • S’allier aux salariés de la tech, aux ONG et aux chercheurs, avec les parlementaires et les juristes.
  • Vérifier ce que l’argent public de la recherche, crédit d’impôt recherche compris, finance réellement, car il a aussi soutenu des projets sans retour pour la puissance publique.

Vous pouvez retrouver l’intégralité des échanges sur notre chaîne YouTube