Menu Fermer

ENTRETIEN – 5 questions à François Kalfon

Notre Député Européen François Kalfon a répondu aux questions urgentes et nécessaires d’Olivia Kotto Lobe, membre de la Rédaction.

Pouvez-vous vous présenter ?

Militant socialiste à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine j’ai été élu député européen depuis 2024, sur la liste conduite par Raphaël Glucksmann. Je siège aujourd’hui au sein du groupe des Socialistes et Démocrates, avec mes collègues du PS et de Place Publique.

Au Parlement, je suis membre de la commission des Transports et du tourisme (TRAN) et de la commission du Marché intérieur et de la Protection des consommateurs (IMCO). Dans tous ces travaux, j’ai choisi de me concentrer sur des dossiers qui conjuguent décarbonation des mobilités et souveraineté industrielle européenne — parfois les deux à la fois, comme sur le paquet automobile ou le filtrage des investissements étrangers. C’est dans ce fil que s’inscrit mon engagement sur le spatial : je suis rapporteur pour la commission IMCO sur l’EU Space Act, la future loi spatiale européenne, en cours de négociations à Bruxelles.

Le Sommet international de l’espace : de quoi s’agit-il et pourquoi est-ce important ?

C’est un événement inédit, annoncé par le président de la République lors de l’inauguration du Commandement de l’Espace à Toulouse en novembre 2025. Il se tient ces 9 et 10 septembre au Grand Palais, autour de près de 120 délégations étrangères – chefs d’État, industriels, chercheurs, syndicats – sous l’égide de deux envoyés spéciaux, Thomas Pesquet et Hélène Huby, et piloté par le général Philippe Adam, l’ancien commandant de l’Espace.

L’idée, c’est de faire infuser le besoin de coopération sur quatre points : la sécurité et la pérennité des opérations dans l’espace, l’économie et la compétitivité spatiale, la gouvernance de l’espace comme bien commun, et l’exploration comme moteur d’inspiration pour la jeunesse. Pourquoi c’est important ? Parce que l’espace est devenu un domaine saturé et disputé : plus de 14 000 satellites actifs en orbite, plus d’un million de débris recensés, et 321 lancements orbitaux en 2025 – dix fois plus qu’il y a dix ans. Sans règles communes, on court vers le syndrome de Kessler, cet emballement de collisions qui rendrait certaines orbites inutilisables pour des générations.

Ce sommet doit permettre d’ouvrir, pour la première fois à cette échelle, un dialogue mondial sur la gestion du trafic spatial, le partage des données scientifiques et la place de chacun. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, doit aussi y prononcer un discours important alors que le calendrier législatif européen veut que nous décidions dans les mois à venir du futur de notre programme spatial. Le caractère politique de ce moment n’a d’ailleurs échappé à personne, puisque la Maison Blanche est allée jusqu’à menacer les entreprises américaines afin de les dissuader de s’y rendre. A ce projet de coopération porté par la France, Donald Trump répond comme toujours par la bêtise et l’isolationnisme.

Quels sont les grands enjeux du spatial aujourd’hui, et pourquoi est-il devenu si politique ?

Le spatial, ce sont des technologies et des services que nous utilisons déjà tous les jours : navigation, météo, internet, transports ou secours. Avec la guerre hybride aujourd’hui et la guerre réelle demain, nous devons être indépendants dans notre capacité d’observation et de communication par satellite.

Le premier enjeu, c’est donc notre retard vertigineux : en 2025, les États-Unis ont réalisé environ 190 lancements orbitaux, la Chine 92, l’Europe 7. La dépense publique spatiale américaine avoisine 70 milliards de dollars par an, contre moins de 13 milliards pour l’ensemble des acteurs européens. De fait, les déboires industriels d’Ariane 6 nous a privés de l’accès autonome à l’espace pendant plusieurs années et fait prendre beaucoup de retard sur les nouvelles générations de fusées.

Le deuxième enjeu, c’est la course aux constellations de satellites : Starlink a franchi les 10 000 satellites actifs et vise 42 000 d’ici 2035, tandis qu’IRIS², notre projet européen de connectivité sécurisée, en est encore au stade de la conception.

Le troisième enjeu, c’est le basculement du spatial vers la défense, ce qu’on appelle « la guerre des étoiles » : parce que ses technologies sont indispensables aux conflits sur le terrain – observation, communication, localisation, navigation – et que les opérations de sabotage en orbite sont aujourd’hui de plus en plus répandues, l’espace est désormais reconnu comme un théâtre d’opérations à part entière et une extension du champ de bataille. Pourquoi est-ce devenu si politique ? Parce que le spatial n’est plus seulement une aventure scientifique : c’est une infrastructure critique dont dépendent nos communications, notre agriculture, notre défense, et un terrain où se joue notre souveraineté face à des acteurs privés surpuissants, comme les tycoons de la tech Elon Musk et Jeff Bezos.

Vous êtes rapporteur du Space Act : que prévoit ce texte et que va-t-il changer ?

Aujourd’hui, le secteur spatial européen est régi par quatorze législations nationales différentes. Or, l’Union européenne souhaite poser un cadre commun et créer un « marché unique » du spatial, avec trois objectifs :
– Une règlementation unique pour toutes les entreprises du secteur spatiales en Europe.
– Sécuriser les opérations en se protégeant des attaques et des sabotages.
– Faciliter les investissements dans le secteur spatial européen.

Et il fixe, dans trois domaines, des standards parmi les plus élevés du monde : la prévention des collisions en orbite, la cybersécurité des infrastructures spatiales, et la durabilité environnementale des activités. L’ambition, c’est de reproduire l’« effet Bruxelles » que nous avons obtenu avec le RGPD ou le Digital Services Act : en fixant des règles exigeantes sur le premier marché du monde, on les impose de fait à l’échelle mondiale. De mon côté, j’ai défendu la préférence européenne dans les services spatiaux, et au premier chef les lancements en orbite. Pourquoi ?
– D’abord, parce que l’argent public qui finance nos programmes doit permettre d’irriguer nos industries, notre capacité d’innovation et développer les 57 000 emplois des centres spatiaux européens de Toulouse, Brême ou d’Émilie-Romagne.
– Ensuite, parce que l’avantage pris par SpaceX dans les communications, la connectivité et les lancements pourrait les placer dans une situation de monopole, et rendre ainsi l’Europe dépendante des desideratas d’Elon Musk.
– C’est pourquoi j’ai farouchement combattu le lobbying de SpaceX pour ouvrir notre marché et obtenu des garde-fous contre les ingérences étrangères dans nos opérations spatiales.

Enfin, j’ai porté l’idée d’un bureau d’appui pour les PME du New Space, afin d’aider les jeunes entreprises spatiales à se développer, à innover et vendre leurs services en Europe.

Comment rendre le spatial accessible à tous et donner envie aux jeunes de s’y engager ?

Le spatial, c’est d’abord un imaginaire et une bataille symbolique : souvenons-nous de la rivalité Armstrong-Gagarine pendant la Guerre froide. Ce récit commun continue de fonctionner : voir des Français comme Sophie Adenot, et avant elle Thomas Pesquet s’envoler vers l’ISS, voir Ariane 64 prendre son envol : ce sont des fiertés concrètes, mais aussi des « pas en avant » pour toute l’humanité. Pour donner envie aux jeunes, il faut d’abord montrer que le spatial n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs ou d’astronautes : c’est une chaîne de métiers – droit, finance, cybersécurité, diplomatie – qui irrigue des dizaines de milliers d’emplois en Europe. Des dispositifs existent déjà, comme le programme CASSINI ou l’EU Space Academy portés par l’EUSPA pour soutenir les jeunes entrepreneurs et les compétences du secteur, ou des concours comme #myEUSpace qui ouvrent la filière à l’écosystème étudiant.

Il faut aussi profiter d’un moment comme ce Sommet international, pour rapprocher physiquement le grand public – et notamment les jeunes – de ces enjeux, plutôt que de les laisser dans des cénacles d’experts.

Retrouvez le site de notre Député Européen, François Kalfon, en cliquant sur le lien.

Nous le remercions chaleureusement pour cet entretien ainsi qu’Olivia Kotto Lobe pour l’avoir menée !