Depuis plusieurs semaines, une entreprise de destruction de pans entiers de la science est en cours aux États-Unis, sous la direction de l’administration du président Donald Trump.
Partout dans les institutions qui reçoivent un financement fédéral, telles que les NIH (National Institutes of Health), les CDS (Center for Decease Control), la NSF (National Science Fundation) ou l’EPA (Environnemental Protection Agency), des chercheurs reçoivent des courriels leur annonçant leur licenciement immédiat. D’autres reçoivent chaque semaine des courriels leur demandant de justifier ce qu’ils ont fait ; sans réponse ou en cas de réponse jugée insatisfaisante, ils reçoivent ensuite le courriel de licenciement. D’autres chercheurs sont interdits de continuer à travailler sur leur thème de recherche. Pour arriver à cette fin, des algorithmes sont utilisés par l’équipe d’Elon Musk (Haut conseiller du président des États-Unis) pour détecter de façon automatisée les institutions / équipes dont le site web répond à des mots clés comme « diversité », « femme », ou « changement climatique ».
Ainsi des équipes travaillant pour le NIH sur les questions de différences de réponses entre les hommes et les femmes à certaines maladies se voient interdit de continuer leurs recherches. D’autres sont interdits de travailler et même de communiquer avec l’OMS (Organisation mondiale de la santé). L’arrêt de programmes dans le cadre de la santé tel que sur le VIH (virus de l’immunodéficience humaine) conduit déjà à de nombreux décès qui devraient être évités. Dans ce chaos, les plus fragiles, les jeunes chercheurs, thésards ou post doctorants, prennent de plein fouet ces coupes brutales et injustifiées, quand certaines universités prévoient zéro recrutement en doctorat à la prochaine rentrée. Si cela concerne principalement les secteurs de la santé, du climat et des sciences sociales, tous les secteurs sont impactés.
Pour comprendre pourquoi l’administration Trump s’attaque ainsi à la science, il faut revenir à son rôle, à ce qu’est la science. L’objet de la science est d’établir des faits scientifiques, à partir de mesures reproductibles et de débats contradictoires. C’est donc en premier lieu aux fait, fondé sur la connaissance et la mesure, que l’on s’en prend. Donald Trump ne déclarait-il pas récemment : « à partir de maintenant je ne vais vous dire que des choses fausses ».
Peu importe donc la vérité, car seule sa vérité importe. Ainsi il n’y a pas eu de pandémie Covid, pas plus qu’il n’y a de dérèglement climatique, pourtant largement établis par la communauté scientifique. Mais au-delà même du fait scientifique, on s’attaque aussi à quelque chose de plus profond. La science est universelle. Elle va de pair avec la coopération internationale et le partage des connaissances sans frontières. Elle implique la libre expression et Å“uvre ainsi au rapprochement entre les cultures, et de ce fait à la paix. C’est ainsi qu’au lendemain de la 2ème Guerre mondiale, le CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire, aujourd’hui laboratoire européen pour la physique
des particules) a été créé, en particulier sous l’impulsion de chercheurs français. Il est actuellement le plus grand centre de recherche mondiale en physique des particules élémentaires, et au CERN, les physiciens de tous pays se côtoient, partagent et échangent dans une langue commune leurs connaissances et leurs idées afin de faire progresser la compréhension humaine dans la manière dont l’univers a été créé.
Tenter de répondre à de telles questions par la science est la meilleure façon de s’opposer aux dogmes et aux mythes. La science est un rempart contre l’obscurantisme et ce n’est donc pas un hasard si les dictateurs s’attaquent à elle, ainsi qu’à l’éducation, en priorité. La même chose se produit en Argentine. Alors on dira qu’en France la situation n’est pas du tout la même, que la science y est libre. Certes, nous n’en sommes pas là . Mais comment ne pas voir une proximité inquiétante, lorsqu’une ministre de la république demande au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) de réaliser une étude sur l’« islamo-gauchisme » dans les universités (à quoi le CNRS a répondu qu’il ne pouvait pas faire d’étude car la notion n’est pas scientifiquement définie) ?
Comment ne pas voir la progression, avec celle de l’extrême-droite, des vérité scientifiques alternatives, de la désinformation sur les vaccins et sur le climat, et la progression du complotisme ? Comment ne pas voir que le terreau est bien là aussi chez nous ? La science est un fondement de la démocratie, qu’il nous faut à tout prix préserver.
Claude CHARLOT,
Chercheur CNRS, Secrétaire de section à Meudon/Robert Badinter
